Reconstruire le Liban : pourquoi les milliards internationaux attendent toujours les réformes
La Banque mondiale chiffre à 11 milliards de dollars les besoins de reconstruction du Liban après le conflit de 2023-2024. Un montant qui en rappelle un autre : les 11 milliards promis à Paris en 2018, jamais débloqués. En juin 2025, un premier financement de 250 millions de dollars a été approuvé, mais toujours suspendu aux mêmes réformes que Beyrouth n'a pas menées.
Onze milliards de dollars. C'est la somme qu'il faudrait mobiliser pour reconstruire et relever le Liban après le conflit de 2023-2024, selon l'évaluation rapide des dommages et des besoins (RDNA 2025) publiée par la Banque mondiale en mars 2025. Le chiffre a quelque chose de familier. Six ans plus tôt, en avril 2018, la communauté internationale réunie à Paris promettait déjà au Liban plus de onze milliards de dollars. Cet argent n'a jamais irrigué le pays. Comprendre pourquoi, c'est comprendre le vrai obstacle à la reconstruction : non pas l'absence de financements, mais un mur de conditions que Beyrouth n'a pas franchi.
Un besoin de 11 milliards, sur un désastre de 14
L'évaluation de la Banque mondiale est précise. Menée sur la période du 8 octobre 2023 au 20 décembre 2024, elle chiffre le coût économique du conflit à 14 milliards de dollars : 6,8 milliards de dommages aux infrastructures physiques et 7,2 milliards de pertes économiques (baisse de productivité, revenus manqués, coûts d'exploitation). Les besoins de reconstruction et de relèvement à proprement parler sont estimés à 11 milliards de dollars.
Ce montant se répartit en deux blocs. Entre trois et cinq milliards devront être financés sur fonds publics, dont un milliard pour les seules infrastructures (énergie, services municipaux, transport, eau et assainissement). Les six à huit milliards restants relèvent du financement privé, concentré sur le logement, le commerce, l'industrie et le tourisme. Le logement est de loin le secteur le plus touché, avec 4,6 milliards de dollars de dommages ; le commerce, l'industrie et le tourisme cumulent 3,4 milliards de pertes. Géographiquement, les gouvernorats de Nabatieh et du Sud sont les plus dévastés, devant le Mont-Liban, qui englobe la banlieue sud de Beyrouth.
Ces montants s'ajoutent à une économie déjà exsangue. Depuis 2019, le Liban traverse l'un des effondrements financiers les plus graves de son histoire : secteur bancaire insolvable, livre libanaise ayant perdu 98 pour cent de sa valeur, plus d'un tiers de la population basculée dans la pauvreté. Le conflit a encore aggravé la chute : le PIB réel s'est contracté de 7,1 pour cent en 2024, et le recul cumulé depuis 2019 approche désormais 40 pour cent. La reconstruction ne part donc pas d'un socle stable, mais d'un pays dont les finances publiques et le système bancaire sont déjà à terre.
CEDRE, la mémoire d'un rendez-vous manqué
Le 6 avril 2018, la France organisait à Paris la Conférence économique pour le développement, par les réformes et avec les entreprises, dite CEDRE. Une cinquantaine d'États et d'organisations internationales y participaient. Les autorités libanaises présentaient un plan d'investissement dans les infrastructures et un programme de réformes économiques et budgétaires. En échange, les bailleurs promettaient plus de onze milliards de dollars de prêts à taux bonifiés et de dons.
Le mot clé du sigle était le deuxième : par les réformes. L'argent était explicitement conditionné à des mesures structurelles, réduction du déficit, réforme du secteur de l'électricité, lutte contre la corruption, transparence budgétaire. Ces réformes n'ont pas été mises en œuvre. Dès 2019, les bailleurs faisaient part de leur scepticisme, et l'essentiel des fonds CEDRE est resté gelé. La crise financière d'octobre 2019, puis la double explosion du port de Beyrouth en août 2020, ont achevé de rendre le dispositif caduc.
L'architecture d'aujourd'hui : cadre 3RF et conditionnalité
Après l'explosion du port, la Banque mondiale, l'Union européenne et les Nations unies ont lancé en décembre 2020 le cadre de réforme, de relèvement et de reconstruction (Reform, Recovery and Reconstruction Framework, ou 3RF). L'idée : coordonner la réponse internationale autour de principes de transparence, d'inclusion et de redevabilité, en associant gouvernement et société civile. Un fonds fiduciaire multibailleurs, le Lebanon Financing Facility, a été créé dans la foulée pour amorcer le relèvement socio-économique.
À cette architecture s'ajoute le Fonds monétaire international, dont tout programme de soutien reste subordonné à un train de réformes, notamment la restructuration du secteur bancaire, dossier resté bloqué (nous l'avons détaillé dans notre décryptage sur le blocage face au FMI). La logique est constante d'un dispositif à l'autre : les fonds existent, mais leur déblocage dépend de réformes préalables et vérifiables.
Le rôle de la France, entre fidélité et exigence
La France occupe une place singulière dans cette équation. Puissance historiquement liée au Liban, elle en est l'un des principaux avocats sur la scène internationale, organisatrice de CEDRE en 2018 comme des conférences d'aide d'urgence après 2020. Cette proximité s'accompagne d'une exigence : Paris a toujours lié son soutien à la mise en œuvre de réformes, refusant le financement d'un système jugé défaillant.
Cette relation ancienne, que nous analysons dans notre article sur une relation à réinventer, se rejoue aujourd'hui. L'élection d'un nouveau président et la formation, début 2025, d'un gouvernement affichant un engagement réformateur ont rouvert une fenêtre. Encore faut-il transformer l'intention en actes que les bailleurs pourront vérifier.
2025-2026 : les premiers financements se débloquent, sous condition
La fenêtre ouverte début 2025 a commencé à produire des effets concrets. Le 25 juin 2025, le conseil d'administration de la Banque mondiale a approuvé un financement de 250 millions de dollars pour le Liban : le Projet d'assistance d'urgence (Lebanon Emergency Assistance Project, LEAP). Objectif, réparer en priorité les infrastructures publiques critiques (transport, eau, énergie, services municipaux, éducation, santé), dont les dommages sont chiffrés à 1,1 milliard de dollars, et organiser la gestion des gravats dans les zones touchées.
Surtout, ce projet est conçu comme un cadre extensible d'un milliard de dollars : les 250 millions de la Banque mondiale ne sont qu'une amorce, destinée à attirer d'autres bailleurs, dons comme prêts, sous une structure unique pilotée par l'État libanais et fondée sur la transparence et la reddition de comptes. La Banque mondiale y voit un véhicule crédible pour aligner les partenaires internationaux, mais à une condition explicitement réaffirmée : la poursuite de l'agenda de réformes du gouvernement. Le principe qui avait fait échouer CEDRE reste donc au cœur du dispositif de 2025.
Pourquoi les réformes restent la clé
Le diagnostic de la Banque mondiale est sans ambiguïté : un progrès soutenu sur l'agenda de réformes et la stabilité politique sont indispensables pour débloquer les financements de reconstruction et d'investissement. Autrement dit, la contrainte n'est pas d'abord budgétaire, elle est politique et institutionnelle.
L'histoire de CEDRE le montre : promettre des milliards ne suffit pas à reconstruire un pays. Sans réformes crédibles, l'argent reste sur le papier, et le Liban risque de revivre le scénario de 2018, une conférence, des promesses, puis le gel. La reconstruction de 2026 se jouera moins dans les salles de conférence des bailleurs que dans la capacité de Beyrouth à faire, enfin, ce à quoi il s'était engagé.
Questions fréquentes
Combien coûte la reconstruction du Liban après le conflit de 2023-2024 ?
Selon l'évaluation rapide des dommages et des besoins de la Banque mondiale (RDNA 2025, publiée en mars 2025), les besoins de reconstruction et de relèvement sont estimés à 11 milliards de dollars (3 à 5 milliards de financement public et 6 à 8 milliards de financement privé), sur un coût total du conflit évalué à 14 milliards (6,8 milliards de dommages physiques et 7,2 milliards de pertes économiques). Le logement est le secteur le plus touché, avec 4,6 milliards de dommages.
Qu'était la conférence CEDRE de 2018 ?
CEDRE (Conférence économique pour le développement, par les réformes et avec les entreprises) a été organisée par la France à Paris le 6 avril 2018. Une cinquantaine d'États et d'organisations y ont promis plus de 11 milliards de dollars de prêts et de dons au Liban, conditionnés à des réformes structurelles.
Pourquoi les fonds internationaux promis au Liban n'ont-ils pas été débloqués ?
Parce que les financements sont conditionnés à des réformes (finances publiques, électricité, secteur bancaire, lutte contre la corruption) que le Liban n'a pas mises en œuvre. Faute de réformes vérifiables, les bailleurs ont gelé l'essentiel des fonds CEDRE dès 2019.
Qu'est-ce que le cadre 3RF ?
Le cadre de réforme, de relèvement et de reconstruction (3RF) a été lancé en décembre 2020 par la Banque mondiale, l'Union européenne et l'ONU après l'explosion du port de Beyrouth. Il coordonne l'aide internationale autour de principes de transparence et de redevabilité, avec un fonds fiduciaire multibailleurs, le Lebanon Financing Facility.
Où en est la reconstruction du Liban en 2025-2026 ?
En juin 2025, la Banque mondiale a approuvé un financement de 250 millions de dollars (projet LEAP), première tranche d'un cadre extensible d'un milliard destiné à réparer les infrastructures critiques et à gérer les gravats. Ce financement, piloté par l'État libanais, reste conditionné à la poursuite des réformes.
- Banque mondiale, communiqué RDNA 2025 : besoins de reconstruction estimés à 11 milliards de dollars (7 mars 2025)
- Banque mondiale, nouveau projet LEAP de 250 millions de dollars (25 juin 2025)
- Banque mondiale, page pays Liban (cadre 3RF, contexte macroéconomique)
- Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, présentation du Liban (conférence CEDRE, 6 avril 2018)


