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Diaspora· Diaspora

Les Libanais d'Afrique face aux indépendances : partir ou se réinventer

Aux indépendances africaines, les commerçants libanais héritiers du rôle d'intermédiaire colonial se retrouvent en première ligne des politiques de souveraineté économique. De la Guinée de Sékou Touré au Zaïre de Mobutu, beaucoup perdent leur négoce. Ceux qui restent survivent en se réinventant, du commerce vers l'industrie. Cette capacité d'adaptation explique pourquoi la communauté est encore là.

Vue du Plateau, quartier des affaires d'Abidjan, où vit la plus grande communauté libanaise d'Afrique

RyansWorld / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0

L'indépendance a été le grand test de la diaspora libanaise d'Afrique. Tant que durait la colonisation, ces marchands venus du Mont-Liban occupaient une place précise : celle de l'intermédiaire, entre le négociant européen et le producteur africain. Cette position, confortable et fragile à la fois, s'effondre quand les jeunes États africains font de la reprise en main de leur économie le premier symbole de leur souveraineté. Ceux qui ont survécu ne sont pas ceux qui détenaient le plus gros stock, mais ceux qui ont su changer de métier. C'est cette réinvention, bien plus que la légende du commerçant-né, qui explique la présence libanaise sur le continent aujourd'hui.

Un rôle d'intermédiaire hérité de la colonie

Au tournant du XXe siècle, les premiers émigrés libanais s'installent dans les comptoirs de l'Afrique de l'Ouest, à Dakar, à Conakry, à Abidjan. Faute d'accès à la haute administration coloniale et au grand négoce européen, ils se glissent dans un créneau laissé vacant : la collecte des produits agricoles auprès des paysans, la revente de produits manufacturés jusque dans les villages, le crédit de proximité. Ce statut d'intermédiaire, ni tout à fait colon ni colonisé, leur assure une prospérité réelle mais une exposition maximale : ils sont le visage du commerce étranger là où l'Africain le rencontre au quotidien. Quand viendra l'heure de nationaliser, c'est ce visage-là que l'on verra en premier.

La souveraineté économique se retourne contre l'intermédiaire

À partir de 1958, l'émancipation politique s'accompagne partout d'une volonté d'émancipation économique. Le mot d'ordre est simple : rendre le commerce et la terre aux nationaux. Or l'essentiel de la distribution repose alors sur des mains étrangères, européennes, africaines d'autres régions, indo-pakistanaises et libanaises. La cible n'est pas la communauté libanaise en tant que telle, mais la fonction qu'elle occupe. La distinction change peu de chose pour les familles concernées : leurs boutiques, leurs entrepôts, parfois leurs plantations passent sous contrôle de l'État ou de coopératives nationales.

La Guinée ouvre la voie. Seul territoire d'Afrique francophone à voter non au référendum du 28 septembre 1958, elle accède à l'indépendance dès le 2 octobre, selon les archives de l'Institut national de l'audiovisuel et les travaux d'histoire coloniale. Le tournant socialiste de Sékou Touré étatise ensuite le commerce extérieur et intérieur : les circuits privés se ferment, et une partie des négociants étrangers, dont des Libanais, plie bagage vers des terres plus clémentes, en Côte d'Ivoire ou au Sénégal voisins.

Le cas le plus spectaculaire vient de l'ex-Congo belge. Le 30 novembre 1973, dans un discours resté célèbre, le président Mobutu Sese Seko annonce la zaïrianisation : la nationalisation des biens commerciaux et fonciers appartenant à des ressortissants étrangers, appliquée dès 1974. D'après l'encyclopédie collaborative Wikipédia, qui recoupe les travaux disponibles sur la période, il s'agit d'une expropriation le plus souvent sans indemnisation. Les commerces confiés à des acquéreurs nationaux, souvent proches du pouvoir, sont fréquemment dilapidés, plongeant l'économie dans une crise durable. Là encore, les Libanais installés à Kinshasa figurent parmi les étrangers touchés.

Rester, c'est se réinventer

Face à ce choc, deux réponses. Beaucoup repartent, vers le Liban, vers la France, vers l'Amérique. Mais une part significative reste, et c'est là que se joue l'essentiel. Pour survivre à la disparition de leur métier d'origine, les familles quittent le pur négoce d'importation, désormais réservé ou surveillé, pour investir ce qu'aucune loi ne leur interdit vraiment : la production. On passe de la revente à la transformation. Minoteries, huileries, plasturgie, agroalimentaire, cosmétiques, matériaux de construction : les Libanais deviennent industriels là où ils n'étaient que marchands.

Cette bascule est aussi juridique. Nombre de familles demandent et obtiennent la nationalité de leur pays d'accueil, ancrant définitivement une présence que trois ou quatre générations avaient déjà rendue locale. Le mouvement explique la physionomie actuelle de la communauté : selon les estimations consulaires et les travaux universitaires sur la diaspora, la Côte d'Ivoire abrite le plus gros contingent, de l'ordre de 100 000 personnes, devant le Sénégal, autour de 30 000, tandis que la Guinée en compte quelques milliers et le Mali ou le Burkina Faso à peine un millier chacun. Sur ces centaines de milliers de Libanais d'origine dispersés sur le continent, seule une minorité appartient aux grandes dynasties d'affaires que l'on cite volontiers ; l'immense majorité vit d'un commerce modeste ou d'une petite industrie.

Puissants mais vulnérables

La leçon des indépendances n'a jamais été oubliée. Elle a durablement inscrit dans la communauté un réflexe de discrétion politique. L'anthropologue français Michel Peraldi, qui a étudié ces réseaux, parle à leur sujet d'un capitalisme de parias, notion empruntée à Max Weber et souvent appliquée aux minorités marchandes : une bourgeoisie puissante économiquement mais vulnérable politiquement, tolérée tant qu'elle est utile, exposée dès que le vent tourne. D'où une règle largement partagée : réussir sans se mêler des affaires publiques du pays d'accueil.

Les exceptions restent notables précisément parce qu'elles sont rares. Des figures issues de familles d'origine libanaise ont accédé à des responsabilités publiques, comme Haïdar El Ali, ministre de l'Écologie puis de la Pêche au Sénégal entre 2012 et 2014, ou Monie Captan, ministre des Affaires étrangères du Liberia de 1996 à 2003. Mais l'écrasante majorité des familles s'en tient à l'économie, échaudée par le souvenir des nationalisations et consciente que sa réussite peut, à tout moment, redevenir un sujet.

Une résilience qui profite au Liban

Vue du Liban, cette histoire n'est pas seulement celle d'une communauté lointaine. La capacité de la diaspora africaine à encaisser des ruptures majeures sans disparaître en fait un atout souverain. Ces familles réinventées continuent d'alimenter le pays d'origine par leurs transferts, d'y investir, d'y financer écoles, hôpitaux et villages d'origine, et de tisser entre l'Afrique et Beyrouth un maillage commercial que peu de nations de cette taille peuvent revendiquer. Les indépendances ont failli emporter les Libanais d'Afrique. Elles ont, au contraire, prouvé leur endurance, et la diaspora du continent demeure aujourd'hui l'une des plus solides ressources humaines et économiques d'un Liban qui en a plus que jamais besoin.

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Rédigé par

La rédaction

La rédaction de LibanInfo.fr

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